Les données DREES 2021, encore reprises partout, figent le revenu moyen des chirurgiens libéraux autour de 178 300 € nets de charges par an. Les statistiques CARMF 2024 racontent une autre histoire : les spécialités chirurgicales atteignent environ 195 300 € nets d’activité indépendante, soit une progression nette par rapport à 2023. Comprendre ce qui alimente cette hausse, et surtout ce qui pourrait l’accélérer ou la freiner d’ici 2026, demande de regarder au-delà des grilles hospitalières.
Revalorisation CCAM et volume d’actes : les deux moteurs du revenu libéral chirurgical
La hausse récente des revenus chirurgicaux libéraux ne repose pas sur un seul levier. Deux dynamiques se cumulent et structurent les perspectives jusqu’en 2026.
Le premier moteur est l’augmentation du volume d’actes programmés. Les séries annuelles CCAM 2024-2025 documentent une croissance soutenue dans la chirurgie prothétique (hanche, genou, épaule), l’ophtalmologie interventionnelle et la chirurgie esthétique. Ce volume supplémentaire se traduit mécaniquement par des honoraires plus élevés, même à tarif unitaire constant.
Le second moteur concerne les dépassements d’honoraires en secteur 2. Contrairement aux tarifs opposables, les dépassements ne sont pas plafonnés de la même manière que les tarifs de base. Le taux moyen de dépassement reste élevé dans les spécialités chirurgicales, et aucune mesure réglementaire annoncée pour 2025-2026 ne prévoit un encadrement plus strict que l’OPTAM actuel.
Nous observons que la combinaison de ces deux facteurs place les chirurgiens libéraux installés dans une trajectoire haussière que les moyennes DREES 2021 sous-estiment largement.

Grille des praticiens hospitaliers 2026 : ce que les revalorisations changent vraiment
Le secteur public affiche des chiffres très différents. Un praticien hospitalier (PH) chirurgien perçoit entre 5 000 et 8 500 € bruts mensuels selon l’échelon, soit environ 3 542 à 6 853 € nets avant primes.
Les revalorisations successives de la grille PH, notamment celles issues du Ségur de la santé, ont relevé les rémunérations en début et milieu de carrière. Pour un interne puis un assistant, l’effet est tangible : la revalorisation des émoluments d’assistants spécialistes a réduit l’écart historique entre les premières années hospitalières et l’installation libérale.
Le plafonnement de l’intérim médical et ses effets indirects
L’encadrement du coût de l’intérim médical hospitalier, avec des dépenses qui atteignaient jusqu’à 3 milliards d’euros par an, modifie la donne. Les tarifs journaliers des remplaçants étaient parfois quatre fois supérieurs au tarif normal. Le plafonnement progressif de ces rémunérations pousse certains chirurgiens remplaçants vers l’installation libérale ou le salariat en clinique privée.
Un remplaçant chirurgien perçoit entre 700 et 1 300 € nets par jour, mais cette fourchette tend à se comprimer sous l’effet de la régulation. L’attractivité relative du statut de PH s’en trouve légèrement améliorée, sans pour autant combler l’écart fondamental avec le libéral.
Écarts de rémunération par sous-spécialité chirurgicale : où se concentre la hausse
Parler d’un « salaire du chirurgien » au singulier masque des disparités considérables. La chirurgie recouvre une douzaine de métiers aux profils économiques distincts.
- La chirurgie orthopédique et la chirurgie plastique figurent parmi les spécialités les mieux rémunérées, avec des revenus libéraux pouvant dépasser 250 000 € nets par an pour les praticiens installés en secteur 2.
- La chirurgie viscérale et la chirurgie cardiaque, plus contraignantes en termes de gardes et d’urgences, génèrent des revenus moyens inférieurs malgré une technicité élevée.
- L’ophtalmologie chirurgicale bénéficie d’un volume d’actes en forte croissance (cataracte, chirurgie réfractive), ce qui tire les revenus vers le haut de manière régulière depuis plusieurs années.
Les perspectives d’augmentation d’ici 2026 ne sont pas uniformes : elles favorisent les spécialités à forte composante programmée et à dépassements fréquents, au détriment des chirurgies d’urgence ou à tarifs opposables.
Salaire du chirurgien en clinique privée : un troisième modèle sous-estimé
Entre le PH hospitalier et le libéral installé, le salariat en clinique privée (CDI sous convention FHP) constitue un statut intermédiaire dont les fourchettes sont rarement détaillées. Les données disponibles situent la rémunération brute annuelle entre 160 000 et 290 000 € selon la spécialité et la structure.
Ce modèle attire de plus en plus de chirurgiens qui souhaitent éviter la gestion administrative du cabinet libéral tout en conservant des revenus nettement supérieurs à ceux du public. La redevance clinique, comprise entre 8 et 15 % des honoraires, reste le principal poste de charge dans ce statut.
La tendance pour 2025-2026 est au développement de contrats hybrides, où le chirurgien salarié conserve une part variable indexée sur son activité. Ces montages brouillent la frontière entre salariat et exercice libéral.

Facteurs macroéconomiques qui pèsent sur les perspectives 2026
Trois paramètres externes conditionnent l’évolution réelle des revenus chirurgicaux à court terme.
Le premier est l’inflation des charges professionnelles. Les cotisations URSSAF (environ 11 %) et CARMF (13 à 15 %) pèsent au total entre 42 et 45 % du chiffre d’affaires libéral. Toute hausse des bases de cotisation érode le revenu net même si le chiffre d’affaires progresse.
Le deuxième concerne la démographie médicale chirurgicale. Avec environ 8 000 chirurgiens en activité en France, les départs à la retraite non compensés dans certaines sous-spécialités créent un effet de rareté. Celui-ci soutient les revenus mais alourdit la charge de travail individuelle.
Le troisième facteur est la pression politique sur les dépassements d’honoraires. Toute restriction supplémentaire du secteur 2 comprimerait directement les revenus des chirurgiens libéraux les mieux rémunérés.
Les perspectives d’augmentation du salaire des chirurgiens d’ici 2026 restent globalement favorables en libéral, portées par le volume d’actes et le maintien des dépassements. En secteur public, les revalorisations de grille améliorent les premières années de carrière sans modifier fondamentalement le différentiel avec le privé. Le vrai clivage ne passe plus entre « débutant » et « senior », mais entre sous-spécialité programmée à forte marge et chirurgie d’urgence à tarif contraint.

